auxfilsdutemps " Le souvenir, c'est la présence invisible", Victor Hugo

Notre Jeu du Mercredi 14 septembre 2016

Notre récolte : slow, plumes, douceurs, le bruit du silence, sous-bois, couleur.

Pierre n'avait pas envie d'aller à cette soirée.

Il déteste l'idée des corps, des odeurs, des gestes de ces inconnus ou presque, l'idée de ces éclats de rire un peu forcés, pour dire à quel point on s'amuse, à quel point : « Cette fête est fooormidaable ! », « De toutes façons Véronique est teeeellement géniaaale ! »  

Et le mauvais champagne, trop froid, les sous-bois du Côtes du Rhône, trop chaud, les quiches trop molles, le pain trop dur, l'incontournable gâteau au chocolat. Mais d'où venait cette mode d'ailleurs ? Un jour, il avait googlisé « Recette gâteau au chocolat » et avait obtenu quatre cent quatre-vingt six mille résultats…  Quatre cent quatre-vingt six mille… Pendant une brève période, la tarte au citron avait été en vogue mais la délicatesse de la meringue, la subtilité du dosage de citron, la surveillance, assis devant le four, de la cuisson de la pâte, n'avaient pu rivaliser avec l'efficacité du gâteau au chocolat. L'esbroufe l'avait emportée sur la classe, l'ostentation sur la distinction.
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Paul l'avait appelé cent fois, lui avait laissé autant de messages : « Allez Pierre, viens, on va s'amuser, arrête avec ton exigence, là », Vincent s'en était mêlé : « Allô ? Pierre? C'est moi. Bon, on compte sur toi, chez Véro. Je sais les fêtes c'est pas ton truc … Ce que tu peux être snob, parfois… », et même François : « Bon Pierre, je sais que tu détestes ce genre d'endroits, le côté populaire, tout ça, mais on s'en fout, on sera tous les quatre ! Je passe te prendre à 20 heures 30 précises. Et je t'en prie, évite le velours côtelé… »..

Maintenant la fête bat son plein. Il s'est installé près du buffet. Un endroit stratégique pour observer la nature humaine. A défaut de s'agiter frénétiquement sur la piste ou d'échanger des banalités sur l'état d'urgence, le burkini, la météo ou la rentrée littéraire, il a décidé d'adopter un regard anthropologique.
Alors qu'il sourit encore intérieurement de la bataille rangée de fourchettes qui vient de se dérouler sous ses yeux, autour du dernier morceau de brie plâtreux, une chatouille sur sa joue le fait sursauter.
– Vous êtes nerveux ?
– Non non, juste, … chatouilleux…
– …
– Ce sont vos plumes là, sur votre chapeau, elles m'ont effleuré, je sortais de Verdun et … bref, vous m'avez… surpris !
– Verdun ?
– Oui, sur le buffet…

Il sent d'un coup le ridicule de la situation : elle, sublime, toute en douceur, lui, bafouillant autour d'une bataille imaginaire, transpirant dans sa veste en velours …
– C'est vrai que c'est une guerre mondaine…
Et drôle en plus, intelligente.
Un silence. Le bruit assourdissant d'un silence.
– Vous êtes un ami de Véronique ?
Il aimerait lui répondre, que non, enfin que pas vraiment, qu'il trouve Véronique extrêmement vulgaire, mais que c'est un concours de circonstances, que Vincent, François, Paul et les autres avaient insisté , mais que là, maintenant, sa seule présence justifiait tout, même le gâteau au chocolat…
– Oui et non…
– Oui ou non, mais pas, oui et non, ça n'existe pas, oui et non !
– Alors je ne sais pas.
Elle sourit. Et le sol se dérobe sous ses pieds.

« Tu sais, je n’ai jamais été aussi heureux que ce matin-là
Nous marchions sur une plage un peu comme celle-ci… »

Elle prend sa main ? Oui, c'est ça, elle prend sa main…Elle avance légèrement ? Oui, elle avance légèrement. Elle le regarde : « On y va ?
– Où ?
– Danser !
– Danser ? Mais c'est Joe Dassin !
– Et ?
– Et, et, et bien, on ne peut pas danser sur un slow de Joe Dassin !
– … ?
– L'été indien, c'est … ringard…
– Oui, c'est très ringard, mais c'est beau aussi, écoutez comme il l'aime…”

Le voilà sur la piste, dans ses bras. Ses plumes lui chatouillent les joues. Il effleure son cou : elle sent le biscuit. Dans sa robe longue, « elle ressemble à une aquarelle de Marie Laurencin.» Il sourit, béatement.

« Toute la vie sera pareille à ce matin
Aux couleurs de l’été indien »…

La trompette se tait. Ils se regardent, suspendus…

« Voiles sur les filles, Tou Lou… »

Deux éclats de rire. « N'exagérons pas quand même ! » et elle l'emmène vers la sortie…