auxfilsdutemps " Le souvenir, c'est la présence invisible", Victor Hugo

Notre Jeu du Mercredi 16 août 2017

parapluie

Notre récolte : Fête, photo préférée, Mary Poppins, gaieté, léger, Cherbourg, Singing in the rain, Naples, révolution, Portugal, japonais, joyeux, couleurs.

Etait-ce l'air joyeux de Marc Beaurepaire, le mois dernier, sortant de la réunion avec les japonais, et lui annonçant : « Ca y'est mon vieux, je mute, je mute ! » qui l'avait convaincu? Ou les posts quotidiens de Daniel Roupot sur lesquels l'ex-DAF s'affichait tout sourire devant son snack d'une plage du Portugal. Ou bien cette annonce aperçue à la station Balard: « Vos biens ont une histoire. Stockez-les chez Shugore », et cette autre, Porte Dorée : « On stocke du sentiment » ?

S'il était honnête, il savait bien que c'était ce slogan qui avait tout fait basculer. Cette image était devenue sans qu'il s'en aperçoive sa photo préférée ces dernières semaines. Il la guettait à chaque trajet et n'était soulagé que lorsqu'il en avait imprégné totalement sa rétine. Comme un mantra dont la répétition mentale permet de se sentir plus léger : « On stocke du sentiment, on stocke du sentiment, on stocke du sentiment ». Une révolution avait commencé à s'opérer. Rien d'abord de très palpable, quelque chose plutôt comme un souffle, très doux, très ténu, puis une forme de gaieté ressuscitée à l'intérieur, là, dans sa poitrine. Cette gaieté qui s'était évanouie trois mois plus tôt lorsque Chiara, sa belle, sa sublime, sa douce Chiara, lui avait annoncé, au milieu de cette fête chez les Miretto, avec son si merveilleux accent : « Mi amore, j'ai eu une proposition magnifique ! Andreo m'a proposé de retourner travailler à Napoli ! Ma ville ! Tu vas voir, ce sera formidable ! » mais la sensualité des r dans la bouche de Chiara n'avait rien pu faire contre le raz de marée, le tremblement de terre, l'explosion atomique, que cette annonce avait provoqués chez lui.

Il était resté stupéfait et mutique, un sourire de parade figé sur ses lèvres. Comment pouvait-il lui expliquer, comment pourrait-elle comprendre, qu'il ne pouvait pas, que c'était impossible, qu'il était tenu, pieds et poings liés par cette passion, cette folie peut-être, qu'importe le nom que l'on donnait à cela, mais qu'il devait rester ici, à Paris, dans cet appartement qui abritait ce secret autour duquel il avait construit toute son existence et qui lui avait permis de tenir debout.

Depuis quarante ans. Depuis le jour où, terrorisé par les hurlements paternels, il s'était réfugié dans la salle de jeux et avait enclenché une cassette au hasard. Mary Poppins était entrée dans sa vie et son parapluie magique avec elle. Il avait alors commencé cette collection improbable de toutes choses qui touchaient de près ou de loin à cet objet devenu fétiche. Sa chambre s'était alors encombrée non seulement de parapluies, d'ombrelles, sous toutes les formes, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, mais aussi de disques, de cassettes, de vêtements, portant la marque de ce gri-gri. Les remarques acerbes de son père l'avaient contraint à cacher tout ce fatras et ce qui n'aurait pu rester qu'une collection enfantine s'était transformé pour lui en passion inavouable.

A dix-huit ans, quand il avait pu enfin échapper à l'enfer familial, il n'avait embarqué que les quelques cartons enfermant ses trésors et avait consacré l'unique pièce de son minuscule appartement à sa dévotion. Les murs étaient couverts d'affiches de films, des plus connus comme ceux de Cherbourg ou du Singing in the rain aux plus confidentiels comme « Le coup du parapluie », « Un parapluie pour trois », « Les chansons d'amour ».

Plus tard, il avait dédié une pièce, sous clefs, à sa monomanie. C'est le docteur Marcus, son psychiatre, qui lui avait conseillé cela : « Monsieur Sicore, _ c'était son nom, Noël Sicore, il était né un 25 décembre, et ses parents n'avait ni imagination ni bienveillance _, il est temps peut-être d'essayer de mettre un peu de distance avec ces parapluies ne croyez-vous pas ? Que penseriez-vous de les soustraire à votre vue tout en leur offrant une place privilégiée, à l'image de celle qu'ils tiennent dans votre cœur, Monsieur Sicore ? »

Initialement, il n'avait pas bien compris ce que le docteur Marcus avait voulu dire, et en y repensant il doit même avouer qu'il avait un peu paniqué, tremblant et transpirant à l'idée de se séparer de ce qu'il avait de plus précieux au monde. Et puis le docteur Marcus, percevant son désarroi, avait repris, avec sa voix douce et posée, celle des grandes décisions et des grands changements : « Vous pourriez les mettre dans une pièce de votre appartement dont vous seul auriez la clef et dans laquelle vous pourriez aller vous ressourcer, comme dans une église ? ». L'idée de l'église lui avait plu. Le soir même, il avait réaménagé le salon et débarrassé son bureau pour en faire un temple dédié à son fétiche.

Au début, il y passait encore ses soirées et l'alimentait presque chaque jour de nouvelles trouvailles. Puis, il était venu s'y asseoir un jour sur deux, une fois par semaine, et maintenant, il n'y entrait qu'une fois par mois pour faire la poussière.

C'est comme cela qu'il avait rencontré Chiara. Ou plutôt grâce à cela. A ce temps libre qui s'offrait maintenant à lui et qui lui permettait désormais d'accepter les invitations de ses collègues.

Mais Naples était venu rompre cet équilibre et le docteur Marcus n'avait pas eu d'idées géniales pour sauver son couple. Depuis, le psychiatre soutenait Noël tant bien que mal mais il sentait bien que tout ceci était plus que fragile et que la santé mentale de son patient était mise en péril. Noël lui-même le savait.

Chiara ne comprenait pas son changement d'attitude, elle se moquait un peu de lui l'accusant d'être vieux avant l'heure, attaché à quatre murs, elle le brusquait un peu même, quand, à court d'arguments, elle sentait qu'il ne la suivrait pas.

Il était rongé de culpabilité, en plein désarroi. Il avait même songé à lui avouer son secret. Mais il avait trop peur de la faire fuir.

Et puis il y avait eu cette affiche aux stations Balard et porte Dorée : il allait pouvoir transporter son secret en lieu sûr.

Et cette phrase de Chiara, prononcée en toute innocence, alors qu'il venait d'ouvrir le paquet qu'elle lui avait tendu : « Parce que là-bas, mi amore, on a plus besoin de lunettes de soleil que de parapluies ! ».

Le lendemain, il avait appelé le docteur Marcus pour avoir un rendez-vous en urgence, et il attendait maintenant, dans la salle d'attente vide, la main serrée sur la poche de son pantalon où il avait glissé les clefs de son box de stockage et les lunettes. D'ailleurs, il était impatient que le rendez-vous se termine car il en avait repéré une paire chez l'opticien du coin de la rue et il avait peur qu'elle soit vendue dans l'intervalle…